Enjeux énergétiques et conflits dans les relations internationales

A la fin de la guerre froide de nombreux travaux soulignaient l’importance des questions économiques dans les relations internationales. Luttwak a publié un article dans lequel, il soutient que les logiques des conflits et des rivalités internationales s’articuleraient davantage autour des enjeux économiques et commerciaux que d’impératifs diplomatiques ou militaires. Sa thèse est développée dans l’article “From to geopolitics to geoeconomics: logic of conflict, grammar of commerce.”, parue dans la revue National Interest.

L’une des questions qui anime le débat aux Etats-Unis dans les années 1990, n’est rien moins que la situation paradoxale des Etats-Unis où le vainqueur du communisme semble également un géant affaibli dans le domaine économique. C’est dans ce contexte que l’expert en stratégie économique Edward Luttwak agite le risque du déclin de l’empire américain pour la suprématie industrielle. Il forge par ailleurs le terme de géo économie, c’est à dire, la logique conflictuelle, traduite en termes commerciaux pour désigner le déplacement des enjeux de pouvoir du politique vers l’économie.

Parallèlement, des auteurs tels que Michael KLARE, Dieter HELM considèrent que le paradigme des relations internationales sera marqué par l’importance de la compétition pour l’accès aux ressources énergétiques. Plus généralement, ces hypothèses semblent concordantes et trouvent un écho particulier dans le contexte de la mondialisation. Comme on peut l’observer, les grandes crises internationales depuis 1991 sont souvent liées aux enjeux énergétiques. Dans cette courte analyse, nos propos seront illustrés de manière historique et chronologique pour relater les arguments des auteurs précités.

L’intervention américaine en Afghanistan à la suite des attentats du 11 septembre 2001 n’est pas seulement liée à la volonté américaine de détruire le régime haïssable des Talibans, mais trouve aussi un intérêt dans cette zone en raison des projets de construction des oléoducs et gazoducs entrepris par les sociétés américaines. En 2002, le projet TAPI (TURKEMENISTAN, AFGHANISTAN, PAKISTAN, INDE) est réactivé. C’est un projet d’exportation du gaz turkmène reliant l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde. Mais l’opération de l’OTAN en Afghanistan a empêché la réalisation du projet. En arrière-plan de ce projet, une bataille est menée pour la suprématie du secteur énergétique en Asie centrale. Dans cette zone les trois grandes puissances : la Russie, la Chine et les Etats-Unis ont l’ambition de conforter leur domination sur cette aire. Actuellement, le gaz turkmène est majoritairement exporté par le KAZAKHSTAN pour rejoindre la RUSSIE et la CHINE pour 24% et 52% respectivement. Initialement prévu pour 2014, le projet devrait s’achever en 2017.

Dans notre environnement proche, la tension en 2005 entre l’Ukraine et la Russie trouve également une substance énergétique dans les causes non avouées. L’Ukraine est un état de transit fondamental pour le pétrole et le gaz russe en destination de l’Europe. En effet, 80 % du gaz et du pétrole destiné à l’Europe passe par l’Ukraine. La cause de ces tensions est due au changement de régime en Ukraine, considéré pro-européen et atlantiste par la Russie, mais surtout à cause d’un désaccord sur le prix de transit. Dans la même continuité, le conflit Russie-Géorgie de 2008 portant sur le statut politique de l’Ossétie du sud trouve une grande part dans les enjeux énergétiques. De fait, les projets rivaux de pipeline américains et russes ont bénéficié à la Géorgie, qui s’est transformée en territoire de transit d’une route énergétique contournant la Russie. La stratégie américaine vise à élargir leur influence sur la périphérie de la Russie. Elle se concentre sur l’Ukraine, le Caucase du sud et l’Asie centrale. L’objectif est de contrôler les routes des hydrocarbures et d’empêcher la Russie de redevenir une grande puissance.

L’intervention française en Libye en 2011 avec l’aval de l’ONU pour mettre fin aux massacres commis par le régime libyen va dépasser le cadre initialement prévu par le conseil de l’ONU.  Après une âpre bataille diplomatique, le conseil de sécurité de l’ONU adopte la résolution 1973 ouvrant la voie à des frappes aériennes qui permettent d’imposer une zone d’exclusion aérienne en Libye. L’objectif est de stopper l’avancée des forces pro-Kadhafi, d’encourager les défections au sein du régime et d’inciter la rébellion à reprendre le dessus sur le terrain. Mais la coalition internationale menée par Paris, Londres et Washington va aller plus loin que la résolution. De nombreuses hypothèses ont été avancées parmi lesquelles, l’ancien chef d’Etat Nicolas Sarkozy avait tout intérêt de voir Kadhafi mort pour éviter la question du financement de sa campagne de 2007 par le même régime libyen. D’autres hypothèses ont mis en avant la volonté des compagnies occidentales de s’emparer du pétrole libyen. C’est cette hypothèse qui a retenue toute notre attention.

Les compagnies occidentales, qui éprouvent de plus en plus de difficultés à renouveler leur réserves de pétroles, ne peuvent se permettre d’être tenues à l’écart de la Libye. Elles redoutent une nationalisation du pétrole en Libye, comme le souligne le Financial times dans son édition du 20 mars 2011. La Libye est le quatrième producteur d’Afrique derrière le Nigéria, l’Algérie et l’Angola. Surtout, elle dispose des plus importantes réserves prouvées du continent. Son brut est de la meilleure qualité, et possède l’avantage d’être extrait près de l’Europe. Enfin, compte tenu de sa faible population, la Libye restera longtemps un exportateur de premier plan. 9% du pétrole consommé en France en 2009 provient de Libye. Pour l’Italie, également engagée dans la coalition, la proportion estimée est de 25%.

Le groupe ENI, première société italienne, dont l’Etat est actionnaire majoritaire, est de loin le principal opérateur étranger en 2009 en Libye. Outre ENI, le groupe français Total, l’Espagnol Repsol, l’Allemand BASF, ainsi que plusieurs compagnies américaines sont également implantées en Libye. Les pétroliers européens auraient plus à perdre en cas de nationalisation du pétrole libyen, et peut être beaucoup plus à gagner dans l’offensive contre le colonel Kadhafi.

Toujours dans le même continent, précisément au Mali, l’intervention française en 2013 sous couvert humanitaire et de lutte contre le terrorisme, repose aussi sur des enjeux énergétiques, avec une forte présence de l’uranium dans cette zone et l’exploitation de la société française Areva pour ce qui est du nucléaire. Autrement dit, les intérêts économiques ne sont pas absents. Tout comme le conflit syrien qui a commencé en 2011, suite aux révolutions dans le monde arabe, donc les répercussions géopolitiques et géostratégiques sont encore d’actualités. La complexité du conflit syrien ne peut certes pas se résumer aux simples enjeux énergétiques, cependant, occupe une place stratégique sur la route de l’énergie.

De fait, la Syrie produit du pétrole et sa position géographique en fait un acteur important pour le pétrole comme pour le gaz. La Syrie de par son positionnement géostratégique occupe une place substantielle au Moyen-Orient, au croisement de plusieurs gisements d’hydrocarbures. Comme le dévoilait en 2009, le président syrien Bachar Al-Assad dans sa stratégie des quatre mers, évoquait cette phrase: “Nous faisons le lien entre la mer Méditerranéen, la mer Caspienne, la mer Noire, et le Golfe. Quand nous connectons ces quatre mers, nous ne sommes pas seulement importants au Moyen-Orient, nous devenons le centre du monde.”

En d’autres termes, la stratégie syrienne est de devenir un centre de transit pour le gaz et le pétrole pour toute la région. C’est dans ce contexte que dès 2009, le Qatar propose un projet de gazoduc reliant l’Arabie saoudite, la Jordanie, et la Syrie pour aller en Turquie alimenter le marché européen. Parallèlement, dans la même période, il est concurrencé par un autre projet gazoduc envisagé par l’Iran qui passerait par l’Irak et la Syrie sans traverser la Turquie, toujours dans l’objectif de toucher le marché européen.

Le projet de Téhéran a la faveur de Damas qui en 2011 décide d’exporter le gaz iranien sans passer par la Turquie, ce qui va avoir pour conséquence d’engendrer les mécontentements de la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar. Selon Alain Juillet, président de l’Académie d’intelligence économique et ancien directeur de la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure) ” L’Arabie Saoudite et le Qatar prennent très mal l’idée d’un pipeline qui pourrait aller de l’Iran à la méditerranéen…ils vont dire que le problème, c’est Bachar, et donc qu’il faut le renverser.” Dès lors, certains spécialistes ont vu une corrélation entre l’accélération du conflit dès 2011 en Syrie et les différents soutiens apportés au régime. Entre Téhéran qui défend ardemment Damas depuis le début du conflit, tandis que Riyad et Doha apportent une aide financière et logistique aux rebelles.

Dans ces conditions, on observe toute la complexité du conflit syrien entre les intérêts divergents que se livrent les différents protagonistes dans la région. En outre, la Russie qui a tiré les leçons de l’intervention de la coalition internationale en Libye, ne tient pas à lâcher aussi facilement Bachar Al-Assad pour des raisons de géostratégie. Et de l’autre côté, les puissances occidentales qui souhaitent le départ du dictateur syrien pour les mêmes raisons. Dans cette imbroglio d’intérêt contradictoire, bien malin, ceux qui pourront prédire comment évoluera la situation en Syrie, après 5 ans de conflit ininterrompus qui continue à avoir des répercussions dramatiques sur le plan humanitaire.

Comme on peut l’observer, les besoins énergétiques sont au centre des relations internationales. Le pétrole représente 34% des besoins énergétiques mondiaux, le charbon 27%, le gaz 21%, bio fuels et déchets 10%, nucléaire 5, 7%, hydraulique 2,3%. Le pétrole et le gaz occupent plus de la moitié des besoins énergétiques. Dans une perspective de guerre économique généralisée, chaque Etat, s’il veut avoir une chance de marquer des points doit se doter d’un arsenal de mesures qui lui permettent de conquérir ou de préserver une position enviée au sein de l’économie mondiale comme le recommande Luttwak dans sa thèse. L’enjeu énergétique serait pour paraphraser Clausewitz, la continuation de la guerre par d’autres moyens.

Emmanuel Mbuma, consultant et analyste géopolitique

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s