Bilan et perspectives des évolutions dans le monde arabe depuis 2011

L’année 2011 sur la scène internationale fut marquée par les évènements que les médias et les spécialistes ont appelé le « printemps arabe » ou les « révolutions arabes ». Ces dénominations avaient pour objectif de mettre en valeur les bouleversements géopolitiques caractérisés par les contestations populaires qui se sont déroulées dans le monde arabe. Cinq ans après, ces mutations politiques ont eu une intensité et une ampleur variable selon les pays. A cet égard, il convient d’analyser les répercussions géopolitiques et géostratégiques sur l’évolution en cours au sein du monde arabe. La compréhension de la situation actuelle nécessite un bref retour en arrière.


Les points communs des révoltes

  • A fortiori, il est souvent plus facile d’établir une analyse détaillée après coup des évènements que de les prévoir avec exactitude. Néanmoins, les facteurs de soulèvement dans le monde arabe étaient présents depuis assez longtemps: l’échec des stratégies de développement, la confiscation du pouvoir politique et de l’appareil d’Etat, l’aggravation des inégalités sociales et la captation de la vie politique par les forces politiques au pouvoir. Tous ces facteurs ont eu un rôle déterminant dans le début des contestations révolutionnaires.
  • De plus, internet  a servi de catalyseur et de diffusion des revendications sociales et politiques compensant l’interdiction des mouvements physiques de masse et la rapidité de l’effet de contagion.
  • Les différentes révolutions ont de commun qu’elles ont réussi à mobiliser différents secteurs de la vie sociale, et de dépasser les clivages entre différentes oppositions: qu’elles soient islamistes ou modernistes. On constate aussi que dans de nombreux cas les révolutions sont partis de la périphérie pour atteindre la capitale, à l’exception de l’Egypte. Sidi Bouzid en Tunisie, Benghazi en Libye, Deraa en Syrie. Cependant, on a observé que le déroulement et l’efficacité des révolutions dépend de plusieurs facteurs.

Les facteurs de divergence

  • L’un des éléments déterminants l’issue du processus révolutionnaire est la position de l’armée. En Tunisie, l’armée s’est désolidarisée du régime, en s’interposant contre le régime. De facto, elle a acquit une légitimité incontestable auprès de la population. En Egypte, l’armée a joué un rôle régulateur en conservant le pouvoir et en sacrifiant son président. Dans le cas syrien, l’armée constitue le principal rempart de la famille au pouvoir et de la communauté alaouite, minoritaire dans le pays, bien qu’on recense un grand nombre de désertions depuis le début du conflit. Le cas libyen pourrait être qualifié d’intermédiaire, face au ralliement  d’un grand nombre d’officiers supérieurs à la révolution, le pouvoir s’était appuyé sur des mercenaires bien équipés.
  • De façon générale, on observe que les monarchies pétrolières ou non pétrolières comme le Maroc ont bien résisté aux vagues révolutionnaires. Les pays du golfe (Arabe saoudite, Bahreïn, Oman, Emirats arabes unis, Koweït, Qatar) ont eu une capacité de résilience plus importante. En effet, il s’agit des pays où la religion musulmane à un rôle prégnant, à titre d’exemple au Bahreïn le conflit entre chiite et sunnite a occupé une place importante dans les troubles.
  • Cependant, le rôle de la religion dans le début des contestation n’a rien à voir dans des pays aussi différents que la Tunisie et le Yémen par exemple. Il serait plus aisé de regrouper ces évènements et d’analyser comme d’une seule entité les « révolutions arabes », mais les différences qui séparent ces pays vont peut être se révéler plus importante que ce qui les rapproches.

A cet égard, le monde arabe est composé de peuples très différents, qui ont chacun leurs aspirations, participent à des manifestations qui doivent être analysées dans leur contexte propre comme l’expliquait Peter. N. Stearns dans l’introduction du livre sur les révolutions européennes de 1848:

« Chaque révolution doit être évaluée dans son contexte propre et chacune a eu des conséquences spécifiques. Les révolutions se sont étendues d’un point à un autre. Elles sont parfois entrées en résonance les unes avec les autres […] Mais chacune s’est déroulée de manière différente. Chacune a eu ses héros, ses crises. En conséquence, chacune développe son propre récit. »

L’analyse de Stearns, reste pertinente, transposée aux bouleversements qu’a connu le monde arabe, doit être contextualisée dans un ensemble géographique étendu, où chaque zone possède ses caractéristiques qui lui sont uniques. A cet effet, pour une meilleure compréhension de la zone étudiée, la carte ci-dessous apporte une vision détaillée  de la région que nous allons étudier.

carte du monde arabe

L’espace politique du monde arabe va de la mer Rouge à l’océan Atlantique, englobe près de 300 millions de personnes dans les 22 pays de la ligue arabe. D’un point de vue géographique, Moyen-Orient et Maghreb occupent une place centrale à la jonction entre trois continents et cinq civilisations

  • A l’ouest, la Méditerranée délimite la frontière avec l’Europe.
  • A l’est, le monde iranien s’arrête sur la rive de la vallée de l’Indus.
  • Au nord-est, le monde turc s’étend à l’infini jusqu’à la Chine.
  • Au nord-ouest, la chaîne du Caucase marque la transition vers le monde russe.
  • Au sud, le désert du Sahara sépare le Maghreb de l’Afrique subsaharien.

Pour des raisons historiques, culturelles, géopolitiques, voire même géostratégiques, on a tendance aujourd’hui à annexer l’Afrique du Nord au Moyen-Orient. Ce rapprochement se base sur la définition anglo-saxonne (Middle East and North Africa) pour décrire les problématiques communes et actuelles de ces deux régions en pleine mutation. C’est la raison pour laquelle, l’étude qui suit va du Maroc à l’Iran en passant par l’Egypte, la péninsule arabique et la Turquie.


Une région en pleine reconfiguration

L’arrivée au pouvoir des partis islamistes dans certains pays a suscité l’inquiétude des grandes capitales occidentales. Certains ont vu l’échec de ces contestations populaires. La déstabilisation de la Libye et le chaos en Syrie montre à quel point les répercussions des mouvements contestataires sont difficiles à prévoir. En effet, le nombre grandissant de refugiés fuyant les conflits civils a entrainé un vaste déplacement des populations désirant rejoindre l’ Europe.

Dans ce contexte général, certains pays ont montré leurs capacités de résilience, d’autres ont sombré dans le chaos tandis que certains ont vu leur influence s’accroitre. C’est par cette grille de lecture que nous tenterons d’apporter une analyse sur l’évolution en cours.

Globalement les monarchies ont connu une excellente résilience face aux soulèvements populaires. L’exemple du Maroc l’illustre parfaitement. Ceci s’explique en partie par le fait que le roi du Maroc, sa majesté Mohammed VI est  en même temps une autorité temporelle et spirituelle. Le Maroc  a adopté une stratégie lucide. Le cabinet royal arrive à maîtriser les différents ministères tout en déléguant le pouvoir au gouvernement.

Bien avant le roi Mohammed VI, son père Hassan II avait ouvert le jeu politique bien plus que ne pouvaient le faire les présidents des républiques autoritaires, d’autant plus qu’il pouvait toujours rendre le gouvernement élu responsable de tout échec éventuel comme le souligne Kienle Eberhard dans son article: « les révolutions arabes », paru dans la rubrique critique internationale,1 2012.

Ce n’est pas une coïncidence si la répression a été plus violente en Syrie, en Libye, au Bahreïn et au Yémen. Comme le rappel l’auteur, ces pays sont des états territoriaux  profondément divisés en groupe de solidarités infra-étatiques qui se trouvent en concurrence pour le pouvoir et certaines ressources.

A ce titre, le cas  du Yémen pour ne prendre  que cet exemple l’illustre parfaitement. Le Yémen n’a quasiment pas de pétrole, mais du gaz naturel. Ce pays était divisé jusqu’ aux années 1990 en deux. Le président Ali Abdallah Saleh qui occupait le pouvoir après trente-ans de règne sans partage quitte le pouvoir le 23 novembre 2011. Au bout de neuf mois de guerre civile, il signe un accord, sous la supervision de l’Arabie Saoudite notamment, sur la base duquel il cède le pouvoir à un gouvernement de transition sous le contrôle d’un comité d’honneur dont il est membre.

A la suite des élections de 2012, des mouvements sécessionnistes entre le nord et le sud du Yémen refont surface. Ils optent pour la voie de la violence et confirment les revendications des sudistes pour un retour à deux Etats séparés. Lors de la réunification, le Sud s’est retrouvé marginalisé au détriment du Nord qui a vu un développement économique plus dynamique.

A l’heure actuelle, le Yémen est confronté à un conflit armé qui a débuté lorsque les chiites  Houthis et leurs alliés (partisans de l’ex président Ali Abdallah Saleh)  se sont emparés en septembre 2014 de la capitale Sanaa et de plusieurs régions de ce pays pauvre de la péninsule arabique. Le conflit a pris une dimension régionale avec l’entrée en jeu d’une coalition arabo-sunnite dirigée par l’Arabie saoudite en mars 2015 pour chasser les territoires conquis.

L’Arabie Saoudite a été cité en exemple tout comme Oman pour la gestion des contestations populaires. En anticipant une possible contagion, les dirigeants saoudiens ont pris des décisions visant à améliorer la situation socio-économique du pays. Ainsi, le roi Abdallah ben Abdelaziz a débloqué la somme de 35 milliards de dollars pour financer les programmes sociaux.

Ajoutons qu’à la différence de la monarchie marocaine, assez sensible à la question berbère, la monarchie de Bahreïn n’a pas su surmonter  ses divisions sociétales. Dans une moindre mesure, les Etats du golf, exception faite de Bahreïn, ont largement échappé à des contestations avec une violence de forte intensité, grâce à leur capacité à acheter la paix sociale.

La recherche de la stabilité régionale par toutes les monarchies pétrolières doit être mise en perspective d’une volonté d’endiguer l’influence iranienne dans la région. C’est dans ce contexte que l’intervention saoudienne sur l’île de Bahreïn pour mettre fin aux troubles doit être perçues.

En effet, Bahreïn est la monarchie la plus pauvre des Etats pétroliers. Cet état est gouverné par la dynastie Al Khalifa  de confession Sunnite, avec une population majoritairement Chiite à 75%. Cette monarchie est prise entre le jeu des deux grandes puissances de la région : L’Iran et l’Arabie Saoudite. Téhéran aurait provoqué les troubles et Riyad se serait chargé de mater la rébellion.

A ce propos, il est à souligner le rôle grandissant de l’Iran dans la région. En effet, épargné par la vague surprise des « printemps arabes », cette situation semblait favorable à l’Iran, d’autant plus qu’au départ, la révolte frappait des régimes pro-occidentaux. Pourtant, le cours des évènements s’est ensuite gâté dans le sens où les manifestations à Bahreïn et les tentatives de prises de pouvoir au Yémen par les chiites houthis ont tendu les relations de l’Iran avec son voisin du golf persique.

Par ailleurs,  le soutien inconditionnel de Téhéran au régime de Bachar-Al-Assad a contribué à renforcer dans l’imaginaire sunnite, l’existence d’une guerre confessionnelle entre chiite et sunnite. C’est dans ce contexte régional très dégradé que la menace du radicalisme sunnite, déjà présente aux frontières de l’Iran s’est accentuée.

Comme le souligne Mohammad-Reza-Djalili et Thierry Kellmer, respectivement professeur à l’institut des hautes études internationales à Genève et maître de conférence au département de science politique de l’université libres de Bruxelles, dans l’article Iran: la nouvelle puissance régionale? paru dans questions internationales n°77-Janvier-Février 2016; Téhéran est confronté à des groupes armés sunnites et disposant des bases arrières au Pakistan, comme le Jaish-al-Adl (Army of Justice) apparu en 2012,et renforcée avec la percée de DAESH en Irak à l’été 2014 et aussi, semble t-il, de son essor en Afghanistan depuis le début de l’année 2015, alors que les talibans regagnaient du terrain dans ce pays.

Dans ces conditions, la situation sécuritaire régionale de Téhéran semble moins favorable qu’avant les printemps arabes. Toutefois, si l’Iran se retrouve isolé régionalement, Téhéran a su tiré son épingle du jeu en Syrie, notamment en tant qu’acteur incontournable des futures négociations pour une sortie de crise. Là, ou la diplomatie européenne en générale est absente  et particulièrement ou la voix de la France semble inaudible, l’Iran apparaît comme un acteur majeur pour une résolution du conflit syrien.

C’est dans cet échiquier fragmenté que le régime de Téhéran marque son retour sur la scène internationale en lançant son propre plan de paix et en restant ouvert à la négociation avec tous les pays concernés par la crise syrienne. Si le retour de l’Iran en tant qu’acteur d’un processus de sortie de crise en Syrie semble acté, certaines puissances comme la Turquie ont vu leur influence reculée au niveau régional, mais s’accroitre sur le plan international.

A cet égard, la Turquie connaît sur le plan intérieur des troubles fréquents, notamment avec la prééminence ces derniers mois d’attentats, souvent attribués au PKK ou à l’Etat islamique. Le premier ministre Turc est accusé de jouer double jeu, il semble être pris dans un étau entre sa volonté de mater les vieillîtes indépendantistes des Kurdes et son engagement à lutter contre l’Etat islamique. Dans le même temps, la crise des migrants permet à Ankara de redresser son image en Europe.

 Les revendications de la Turquie en échange de son accueil des réfugiés sont de trois ordres: premièrement, la reprise des négociations sur son entrée dans l’Union européenne, ensuite, la suppression des visas pour l’entrée des Turcs en Europe et dans un dernier temps, le versement de 6 milliards d’euros sur deux ans pour accueillir les réfugies syriens. Dans ces conditions, on peut dire sans exagérer que la crise syrienne permet à Ankara de redorer son blason sur le plan de la politique internationale.


Les perspectives d’évolution en cours…

En Tunisie, en Egypte, au Bahreïn, en Libye, au Yémen et en Syrie, les populations stigmatisaient à l’unisson les oligarchies au pouvoir, les injustices criantes et dénonçaient cette privatisation des pouvoirs en place. Les mêmes causes produisent souvent les mêmes effets, cependant chacune de ces contestations ont connu des évolutions différentes dont les perspectives stratégiques en cours sont difficiles à prévoir.

Néanmoins de la Tunisie à l’Egypte, à la Libye au Yémen, la rupture avec le passé est un dénominateur commun. Avec plus ou moins une stabilité retrouvée des institutions politiques pour les deux premiers pays, ce qui n’est pas le cas en revanche de la Libye et du Yémen dont le risque terroriste fait peser sur la région une déstabilisation de grande ampleur et non mesurable. D’un côté, la présence de Daesh en Libye qui profite de la division des différentes tribunes libyennes pour tenter de créer un califat du même ordre qu’en Irak et en Syrie. De l’autre côté, le Yémen abrite un des derniers bastions fort d’Al Qaida dans la péninsule arabe.

Du Maroc à l’Algérie,  ces deux pays  ont montré d’excellentes capacités de résilience face aux contestations populaires. Le roi du Mohamed VI se comporte en démocrate et reste attentif aux revendications des Marocains, il a anticipé les évènements et pris des décisions préventives majeures, particulièrement sur la constitution de la monarchie.

L’Algérie de son côté a observé le déroulement des contestations dans le monde arabe avec l’œil d’un expérimenté aguerri, mais sceptique, pour reprendre les propos du diplomate tunisien Hassen FODHA. Les Algériens ont suivi les évènements en Tunisie comme un rappel de ce qu’ils avaient subi en 1988, occasionnant les élections locales de 1992 avec leurs conséquences dramatiques.

La décennie noire des années 1990 est encore présente dans les esprits et les Algériens ne souhaitent pas la revivre. Les révolutions chez les voisins sont porteuses d’espoir et de promesses, toutefois le pouvoir Algérien semble solidement ancré pour continuer à faire face à la menace terroriste qui tapis dans l’ombre.

Plus généralement, l’évolution en cours est intimement liée à la menace que fait peser le terrorisme sur le tourisme des pays du Maghreb et plus globalement sur l’économie et la stabilité des Etats, d’où, le risque de voir rejaillir des contestations populaires. C’est face à cette incertitude stratégique que les bouleversements géopolitiques en cours doivent être analysés…

 Quant au moyen-orient, la situation demeure complexe et incertaine. Toutefois, on observe que la reconfiguration des accords de Sykes-Picot du moyen-orient se poursuit sans relâche. Il est de plus en plus évident que la partition du grand moyen- orient voulue par les Etats-Unis est en marche depuis un bon moment, tout d’abord avec la guerre de 2003 en Irak et maintenant l’apparition de l’Etat islamique.

Dans ce contexte, la division de l’Irak et de la Syrie en plusieurs entités n’est pas à exclure. D’autant que les revendications indépendantistes kurdes dans la région se font de plus en plus entendre. L’ensemble du Moyen-Orient est tiraillé par des dynamiques ethniques et confessionnelles qui remettent en cause le tracé des frontières issus du démembrement de l’empire Ottoman tel qu’il a  été prévu dans les accords de Sykes-Picot.

A cet égard, l’Arabie saoudite reste obsédé par la chute d’Assad, toujours comme pour objectif en ligne de mire son opposition à son grand rival de la région Téhéran. Dans une lutte fratricide, chacun des deux grands tentent d’élargir son influence dans la région. Il est donc fort probable que les foyers d’instabilités dans la région perdurent encore pendant des années.

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