Doit-on parler d’un arc de crise Chiite?

A l’heure actuelle, on assiste à une forte politisation des deux grands courants de l’islam que sont le chiisme et le sunnisme. Leur division, à la fois religieuse et politique semble plus que jamais mise en avant. On observe de plus en plus une confrontation par procuration entre Téhéran et Riyad,  la question de l’existence d’une coalition sunnite contre l’avancée chiite dans la région met en lumière l’opposition confessionnelle entre ces deux branches de l’islam.

Les chiites représentent 10 à 15% de la population musulmane du monde. A l’échelle du Moyen-Orient, cette proportion reste très minoritaire. Excepté, l’Iran, qui doit être considéré comme le centre névralgique du « monde chiite » en termes de démographie. Cependant, on trouve deux autres pays de la région où les chiites sont majoritaires: l’Irak avec 60% et le Bahreïn avec 70% de la population.

L’importance numérique des chiites au Moyen-Orient n’est pas négligeable, cependant, contrairement à l’idée reçue, doit-on pour autant parler de l’existence d’un croissant chiite? Plus précisément d’un arc de crise Chiite? La réponse à cette question est plus complexe qui n’y paraît de premier abord. Avant de répondre à cette question, il convient au préalable de revenir sur les divisions profondes entre ces deux courants de l’islam, et donc les bouleversements géopolitiques récents ont pris un accent particulier.


Les raisons de la discorde…


Les deux courants se tolèrent à contrecœur, depuis plusieurs siècles. Les différences se situent au niveau de l’importance donnée à la Sunna, la tradition musulmane, considérée comme un complément du Coran, qui distingue les sunnites des chiites, tandis que c’est un problème politique lié à la succession du prophète Mahomet, qui a été à l’origine de la division.

Le chiisme  vient de Shi’a (en arabe) qui désigne les partisans d’Ali, gendre et cousin du Prophète, et ceux qui croient en son Imamat, c’est à dire, à un système de direction spirituelle et politique assuré par les imams chiites qui forment un clergé. Pour cette branche de l’islam, les vrais et uniques héritiers du prophète sont Fatima, Ali et leurs enfants Hassan et Hussein.

A la mort du prophète, Mahomet en 632, ce dernier n’a pas de successeur désigné. Un conseil des chefs de familles se tient avec quelques compagnons du prophète qui portent leur choix sur Abu Bakr, qui est le beau-père de Mahomet et le père d’Aicha qui sera le Calife de 632 à 634. Tandis qu’un autre groupe soutient que le prophète avait désigné Ali comme successeur. Ces querelles de successions engendrent une division au sein de l’islam, laquelle scission se révélera être une rupture définitive.

Pour revenir sur la période contemporaine, les tensions ont refait surface, lors de l’établissement du wahhabisme (sunnite) au pouvoir en Arabie saoudite, un royaume proclamé en 1932, ou lors de la révolution islamique (chiite) en Iran en 1979,mais rien n’avait atteint le niveau de violence que l’on observe depuis la guerre en Irak de 2003. En effet, depuis la chute de Saddam Hussein qu’est apparue la rupture entre les deux communautés, la communauté Chiite, majoritaire, pouvant désormais espérer dominer l’Irak après des décennies de pouvoir sunnite.

Au delà des trois pays cités plus haut (Iran, Irak, Bahreïn) avec une population majoritairement chiites, ailleurs, dans le monde, les minorités chiites importantes sont présentes au Liban, avec environ 38% de la population, au Yémen 35% et en Syrie 10%. Le fait de parler d’un arc de crise Chiite, laisserait à penser que les chiites ne forment qu’un bloc homogène. Or, le monde chiite est très disparate, divisé en groupes arabes et non arabe, en persanophones et turcophones, en duodécimains, alaouites, zaydites etc..

Dans ce contexte, l’analyse qui suit tentera d’apporter une grille de lecture « géopolitique du chiisme » dans le Moyen-Orient. Entre rivalités et coopérations, les chiites sont amenés à nouer des alliances ou les défaire au gré de leurs intérêts. Aux yeux des chiites, l’Irak occupe une place plus importante que l’Iran, puisque les principaux lieux saints du chiisme sont situés en territoire irakien (notamment Karbala et Nadjaf)


Un arc de crise chiite?


Comme le souligne Myriam Benraad, docteure en science politique de l’IEP de Paris, spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient, depuis l’antiquité, l’Irak et l’Iran se sont trouvés au milieu d’états et d’empires rivaux, mais étroitement liés. L’ancienne Mésopotamie, a accueilli les dynasties assyriennes, babyloniennes et abbasides, tandis que les achéménides et les kandjars régnèrent successivement sur la perse.

A partir du XVIe siècle, lorsque cet empire fit de l’islam chiite sa religion officielle, l’Irak son lieu d’émergence autour des villes saintes de Nadjaf et Karbala où se rendent tous les ans plusieurs  milliers de pèlerins iraniens commença à revêtir une importance de premier ordre. Depuis des siècles, l’Irak abrite une forte présence iranienne, Téhéran ayant toujours perçu  le Nord irakien comme une partie intégrante de sa sphère d’influence.

C’est dans ce contexte que la République islamique a ainsi tenté de s’exporter chez son voisin, provoquant une déclaration de guerre du régime baasiste dès 1980. Plus récemment, la guerre en Syrie et le soutien de Téhéran au régime de Bachar-Al-Assad, dirigeant de la communauté alaouite associée au chiisme, ont contribué à accentuer l’opposition entre sunnite et chiite.

En outre, la politique sectaire du gouvernement chiite irakien a renforcé ces lignes de fracture et contribué dans une moindre mesure à la naissance de Daesh. Dans la même continuité, la révolte chiite à Bahreïn et la tentative de prise du pouvoir au Yémen par les chiites houthis ont renforcé le sentiment de guerre confessionnelle.  (voir article sur la révolution arabe https://forumdiplomatiquestrategique.wordpress.com/2016/05/20/bilan-et-perspectives-des-evolutions-dans-le-monde-arabe-depuis-2011)

Pour autant, il est difficile de parler de l’existence d’un arc de crise chiite en tant que tel. Bien même que cet arc de crise chiite serait présent, il  partirait du Liban, en passant par la Syrie, l’Irak et l’Iran. Mais la réalité géographique et historique laisse entrevoir le contraire.

Toutefois, force est de constater que la présence de communautés chiites dans les zones pétrolifères dans le nord-est de l’Arabie saoudite et le sud-est de l’Irak est perçue comme un facteur déstabilisant si les revendications identitaires sont exploitées. D’autant plus que la menace iranienne suite à la révolution iranienne de 1979 qui a instauré une république chiite a contribué à nourrir ces craintes.

A cela, il faudrait ajouter, la création du Hezbollah soutenue par l’Iran et considéré comme la milice armée de Téhéran à l’extérieur de ces frontières. Les exemples ne manquent pas, la guerre du Liban en 1982 contre l’armée israélienne, le soutien apporté en Syrie à l’armée du régime syrien et les différents soutiens de l’Iran aux révoltes arabes dans des pays comme le Bahreïn et le Yémen laissent planer le spectre d’une guerre confessionnelle.

Tous ces faits, mis bout à bout apportent une résonnance  au discours de certains  gouvernements arabes sunnites tels que l’Arabie saoudite, le Qatar ou les Emirats arabes unis sur la montée en puissance de l’Iran. D’autant plus que la fin de l’embargo iranien et son retour sur la scène internationale tant sur le plan nucléaire que sur les négociations en Syrie sont des facteurs qui accentuent cette rivalité entre les deux branches de l’islam. Cependant, il ne faut pas être dupe, l’enjeu ici est d’abord une lutte d’influence régionale.

Par conséquent, il serait précipité de parler d’un arc de  crise chiite, dans la mesure où l’islam chiite recouvre une réalité bien plus disparate et n’est pas un ensemble homogène. La guerre Iran-Irak qui se déroula de 1980à 1988,en est le parfait exemple, les chiites irakiens ont fait la guerre aux chiites iraniens et ce durant huit années. De même, tous les chiites libanais ne se sentent pas nécessairement représentés par le Hezbollah, même si celui-ci se définit non seulement comme le « défenseur » du Liban, mais également comme la principale entité représentant les intérêts de la communauté chiite.

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