De la guerre au terrorisme au choc des civilisations: entre mythe et réalité.

Interrogé sur la guerre contre le terrorisme, le Premier ministre Manuel Valls estimait que: « c’est au fond une guerre de civilisation. C’est notre société, notre civilisation, nos valeurs que nous défendons » par cette déclaration, le Premier ministre semblait rejoindre les propos de Nicolas Sarkozy qui avait évoqué le 8 janvier après les attentats de Charlie Hebdo: » Une guerre déclarée à la civilisation ». A l’époque, les propos de l’ancien président de la République avaient soulevé de nombreuses critiques.

Or depuis, les attentats de novembre 2015 de Paris et ceux de Juillet 2016 à Nice, ainsi que la polémique sur le Burkini ont mis en lumière un amalgame de plus en plus grandissant entre terrorisme et islam. De fait, ces deux notions apparaissent liées dans la bouche de certains acteurs politiques et d’une partie non négligeable de l’opinion publique. L’étonnement suscité à l’étranger par le débat sur l’affaire du Burkini a mis en évidence la ligne de fracture existante au sein de la société française. En réalité, cette controverse cache en arrière-fond une trame idéologique décisive qui s’avère indispensable à qui souhaite comprendre les relations internationales.

A ce propos, le thème des « chocs de civilisation » cache des enjeux géopolitiques majeurs. Pour comprendre rapidement comment s’est forgé cette idée, un retour dans le passé est nécessaire pour un meilleur décryptage. Le concept de choc de civilisation est apparu pour la première fois en 1993 dans un article de la revue Foreign Affairs, Samuel Huntington, professeur de Havard publie un ouvrage: The clash of civilisations and the remaking of word order, vise à élaborer une nouvelle grille de lecture des relations internationales depuis la fin des années 1980 et de l’effondrement du bloc soviétique. Selon l’auteur, la géopolitique contemporaine n’est plus déterminée par des échanges idéologiques opposant un monde libéral à un monde communiste, mais désormais sur des oppositions de nature culturelle, qu’il nomme des « oppositions de civilisations ». En d’autres termes, la religion joue un rôle essentiel. Pour ce faire, il se base sur 4 axes fondamentaux.


 Huntington et son concept de choc de civilisation

choc-de-civilisationPremier axe : La civilisation représente l’entité culturelle la plus large. Pour Huntington, les peuples se regroupent désormais en fonction de leurs affinités culturelles ; le monde est divisé en civilisations. Les identités culturelles déterminent les formes de cohésion, de désintégration ou de conflit. La langue, l’histoire, la religion, les coutumes, les institutions, et l’auto-identification définissent l’identité culturelle et son niveau le plus élevé, la civilisation. Selon Huntington, il existe 7 à 8 civilisations, dont la chinoise, la japonaise, l’hindoue, la musulmane et l’occidentale.

Deuxième axe : Le monde international est multicivilisationnel  et multipolaire : équilibre instable des civilisations. Selon Huntington après la guerre froide, l’Occident a cessé de dominer le système international avec la fin de l’impérialisme colonial et la cessation des hostilités entre États occidentaux. Un nouveau rapport de forces s’est établi entre civilisations. Au moment où les civilisations asiatiques gagnent en puissance économique, militaire et politique et réaffirment leurs valeurs propres, l’Occident voit son influence et son importance relatives décliner. La modernisation des États non occidentaux n’a pas entraîné leur occidentalisation, mais plutôt renforcé l’attachement à leur civilisation propre. Ils lui ont emprunté son savoir-faire sans pour autant en épouser toutes les valeurs, comme l’individualisme, l’État de droit et la séparation entre le spirituel et le temporel. Selon Huntington, la démocratisation de plusieurs pays non occidentaux a mis au pouvoir des partis hostiles aux valeurs occidentales. La modernisation se distingue de l’occidentalisation et ne produit nullement une civilisation universelle. Il met en doute l’idée que la libéralisation du commerce préviendrait les conflits entre les civilisations. Il met en doute aussi l’idée que la prolifération des médias et l’adoption de l’anglais comme lingua franca unifieraient les cultures.

Troisième axe : Le nouvel ordre mondial : L’État phare des civilisations. En partant du constat d’apparition d’organisations et de forums regroupant des États appartenant à la même civilisation. Huntington conclut qu’au sein d’une même civilisation, les États s’unissent autour d’un État phare :• En Asie, la Chine, l’Inde et le Japon dominent chacun sa propre sphère civilisationnelle.• Les Etats-Unis et l’axe franco-allemand sont les deux puissances dominantes en Occident. Entre les deux, la Grande-Bretagne occupe une position médiane.• Le monde musulman, l’Afrique et l’Amérique latine sont en revanche, profondément divisés et dispersés, ils n’ont donc pas d’État phare.

Quatrième axe : De nouvelles alliances et des conflits entre civilisations apparaissent. Le développement de la conscience identitaire et les conflits civilisationnels sont à la base de la dynamique des conflits communautaires entre États ou entre groupes. Ils peuvent s’accompagner de génocide ou de purification ethnique lorsqu’ils sont situés sur un même territoire revendiqué par les parties. Huntington conclut : «Le caractère belliqueux et violent des pays musulmans à la fin du XXe siècle est donc un fait que personne, musulman ou non-musulman, ne saurait nier». Les États dominants devront intervenir pour réduire les guerres frontalières qui se multiplient entre musulmans et non-musulmans. Cette situation ne manquera pas d’entrainer la conclusion de nouvelles alliances entre civilisations. Connaissant une croissance démographique rapide, l’Islam est en proie à des rivalités intestines et déstabilise ses voisins. Dans plusieurs pays, cette situation s’illustre par la montée du fondamentalisme, en particulier chez les jeunes.


L’après 11 Septembre à nos jours…

11-septembreLe 11 Septembre 2001 va faire écho et sonner comme une confirmation de sa théorie, bien que ce concept de « guerre de civilisation » existait bien avant cette date; les croisades au moyen âge par exemple pouvaient être analysées comme des confrontations de civilisations. Dans un autre registre les guerres coloniales menées par les empires auraient pu être assimilées à un choc des civilisations. Avec les attentats du 11 septembre, la thèse du « choc des civilisations » va voir émerger une opposition entre le monde occidental et l’islam, accentuée par les propos belliqueux de l’ancien président G.W. Bush qui désigne un axe du mal à combattre.

Depuis la déclaration américaine de faire la guerre au terrorisme, le paradigme a changé sur les moyens mis en œuvre pour combattre les réseaux terroristes. Jusqu’aux attaques du 11 septembre, le terrorisme était perçu et analysé sous l’angle de la criminalité et les moyens utilisés étaient ceux de la police judiciaire et de la coopération judiciaire internationale. Les Etats-Unis, au contraire de la plupart des Etats européens ont abordé la question du terrorisme sous l’angle de la belligérance, par la force militaire.

En d’autres termes par le Jus in bello. Cette conception militarisée a eu pour conséquence d’octroyer le statut de « combattant » au terroriste, et non plus de criminel de droit commun. Or, c’est précisément ce que revendiquent les membres des réseaux clandestins!! Cette approche a permis dans une moindre mesure de donner du crédit et de souder ces réseaux clandestins en les unifiant dans un même combat: celui de faire naître un clivage idéologique et culturel entre un monde arabo musulman présenté comme obscurantiste et antimoderniste  et un monde occidental qui se veut civiliser et moderne. Cette vision a permis de donner une certaine légitimité aux thèses défendues par Samuel  Huntington sur le choc des civilisations.


revolution-monde-arabeDe plus, les différents bouleversements géopolitiques survenus dans le monde arabe au cours de l’année 2011, avec l’arrivée au pouvoir des partis islamistes, revendiquant des valeurs religieuses a fait craindre dans les pays occidentaux  l’apparition des régimes théocratiques ne partageant pas les « valeurs occidentales ». Sara Wilmet, auteure de (La culture parent pauvre du partenariat euro-méditerranéen), résumait ainsi que «pour un Européen, le fait que les comportements des peuples du Sud soient gouvernés par des codes religieux est perçu comme un archaïsme. À l’inverse, il semble que la laïcité soit également mal comprise par les peuples du Sud qui ont tendance à l’interpréter comme une certaine déviation de l’ordre religieux».

A la suite des révoltes arabes, l’arrivée en Europe des réfugiés fuyant la guerre a contribué à renforcer les thèses de ceux qui prônent la théorie du « grand remplacement ». A cet égard, Philippe de Villiers reprend à son compte la théorie complotiste  du « grand remplacement », selon laquelle les populations européennes seraient envahies par des hordes venues d’Afrique et d’ailleurs. En effet, l’auteur dans son dernier livre (Les cloches sonneront-elles encore demain? ) affirme qu’un plan secret des élites serait mis en place pour submerger la France d’immigrés, comme le révèle le canard enchaîné dans son édition du mercredi 16 novembre 2016.

Pour étayer son argument, Philippe de Villiers se base sur une note du service de renseignement territorial, datée du 29 novembre 2015 auquel, il aurait eu accès, qui décrit  la salafisation galopante des mosquées. Comme le relève, le journal satirique, la prétendue note en question n’existe pas!!  Selon les dires d’un grand flic qui voit passer toutes les notes de renseignement.


Quoi qu’il en soit, l’idée véhiculée par une certaine partie de la droite ou de l’extrême droite qui partage la conviction que la culture française serait en danger de mort, remplacée par une culture ou une religion venue d’ailleurs est en vogue en ce moment.  A tort ou à raison, ce sentiment contribue à accentuer la thèse du choc des cultures, en même temps que celle d’une opposition de civilisation. Dans ce contexte, il est à craindre que ces idées ne fassent germer une guerre civile sous forme de « guerre ethnique ».  Ainsi de voir les prophéties de Samuel Huntington devenir une réalité irrécusable.

En outre, la situation actuelle semble conforter cette théorie, le refus du multiculturalisme par une partie non négligeable de l’opinion publique, la montée du racisme, de la xénophobie, de l’islamophobie, les replis identitaires, la poussée des partis d’extrême droite un peu partout en Europe et aux Etats-Unis comme le témoigne l’élection du futur président américain, et ses propos antimusulmans durant sa campagne électorale laissent planer un risque de rupture violente et de contestation de plus en plus forte. A l’inverse, la montée des intégristes et l’idéologie répandue par Al-Qaïda, par le passé, et maintenant par DAECH se revendiquant d’un califat ont tous les deux en commun d’utiliser la rhétorique de la guerre contre l’islam pour attirer dans leurs filets de nombreux combattants venus de part et d’autre du globe pour mener une « guerre sainte » contre l’invasion occidentale. Tous ces éléments sont autant de facteurs susceptibles d’accentuer l’opposition occident/islam, et de fragiliser encore plus le dialogue des cultures et des religions.

Néanmoins, il faut savoir raison garder, c’est-à-dire, ne pas tomber dans un pessimisme ambiant qui verrait obligatoirement l’impensable se produire. La promotion du dialogue de l’entente et de la coopération entre les religions et les cultures au service de la paix  atteste de cette faculté des peuples à faire face. Sur la scène internationale,  la complexité de la religion dans les relations internationales est un élément non négligeable à considérer sur les grandes crises internationales, mais n’est pas le principal facteur de conflit. Comme on l’a vu précédemment dans l’article La religion dans les relations internationales: Source d’espoir ou de désespoir?, les valeurs morales que la religion revendique, peuvent être source de paix. D’ailleurs, le droit international humanitaire trouve une part d’inspiration religieuse, en ce sens, la religion peut être considérée  comme une source d’espoir.

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